Quand les mots tuent...
English text
Reza Zia-Ebrahimi
May 17, 2002
The Iranian
On a tendance à sous-évaluer les mots et leur pouvoir démagogique
dans le discours politique actuel. Nous vivons dans un univers moral dans lequel
certains mots, malheureusement, ont plus de poids et d'impact que la personne qui
les utilise ou l'idée véritable qu'ils veulent exprimer. Les mots ont
cette particularité qu'ils font directement appel à une image, un symbole
de l'inconscience. Ceux qui ont saisi cela, politiciens véreux et démagogues
en tout genre, peuvent canaliser aisément ce pouvoir latent et terrifiant
des mots, abuser des valeurs morales et des mythes pour se faire entendre, élire
ou justifier leurs actes.
Il suffit de penser à des mots tels que "démocratie", "liberté",
"justice" et plus récemment, au lendemain du 11 septembre 2001,
"terreur", "le bien et le mal", etc. Depuis que la figure de
l'orateur à son pupitre, le tribun qui doit utiliser sa verve et sa rhétorique
pour galvaniser ou simplement convaincre son audience s'est répandue avec
la Révolution Française, abuser des mots est devenu un art et une science.
Qui pourrait, dans un univers moral aseptisé
par le "politiquement correct" comme celui dans lequel nous évoluons
aujourd'hui, se prononcer contre la démocratie par exemple ? La démocratie
n'est de loin pas parfaite, elle n'est pas un aboutissement, elle doit être
surpassée ; comme disait Churchill "c'est le pire des systèmes
moins tous les autres". Que se passerait-il si un politicien aujourd'hui se
prononçait contre la démocratie, en Afghanistan par exemple ? Il pourrait
arguer qu'en un pays où l'éducation est aussi rare et la prospérité
économique si tragiquement absente une démocratie ne peut fonctionner
correctement. On ne peut objectivement prétendre qu'un tel discours soit totalement
déraisonnable. L'histoire du Xxè siècle est truffée d'exemples
de démocratie ratées (Hitler et Mussolini sont arrivés au pouvoir
démocratiquement ; le Soudan, le Pakistan et d'autres ont connu de brèves
démocraties qui se sont soldées par des fiascos). Pourtant, un tel
discours soulèverait des tollés et des vagues de consternation dans
notre monde occidental où la démocratie a atteint la stature de valeur
suprême, sacro-sainte et hors de critique. On targuerait le tenant d'un tel
discours d'être contre la liberté, contre l'homme. On lui demanderait
s'il a une meilleure solution ! Ici, le mot ne supporte pas la critique, le
mot censure.
Aujourd'hui, on tente d'implanter la démocratie ou d'autres valeurs "civilisées"
dans le reste du monde... par la force s'il le faut. On envahit le Vietnam, on soutient
les Contras du Nicaragua, on affame l'Iraq et massacre les Tchétchènes
(sans parler des Palestiniens) au nom de la liberté, de la justice, de la
démocratie ou encore de la lutte contre la terreur. Des mots qui sont sensés
dénoter une charge émotionnelle positive sont détournés,
vidés de leur sens et utilisés pour justifier des actes politiques
qui ne sont autres que luttes idéologiques ou défense d'intérêts
économico-stratégiques évidents... peut-être trop évidents.
Lorsque aujourd'hui dans les médias on entend
parler de "lutte du bien contre le mal", cette instrumentation grotesque
et manichéenne de valeurs morales fait penser à des répliques
de westerns de série B qui choquent tous les esprits bien pensants. D'ailleurs
n'est-il pas choquant que la seule puissance du monde qui ait effectivement utilisé
des armes nucléaires sur des populations civiles tente de justifier une éventuelle
attaque contre l'Iraq (avec tous les morts que cela suppose) par une soi-disante
volonté de limitation de la prolifération de ces mêmes armes
?
Depuis que le mot "terrorisme" est devenu une mode et presque une obligation
chez les orateurs politiques de tous bords, il a donné une puissante justification
pour étouffer des mouvements par ailleurs tout à fait légitimes
(pour qui veut bien les regarder objectivement) tendant à des libérations
nationales. De Grozny à Jénine, les mots "lutte contre le terrorisme"
tuent. Ici le mot dévore ses créateurs. Et l'Etat qui a imposé
cette soi-disante "guerre contre le terrorisme" est, ironie de l'histoire,
le seul Etat du monde a avoir été accusé de terrorisme par la
Cour Internationale de Justice (dans l'affaire du Nicaragua) !
Paradoxalement, un discours qui irait contre les courants admis par le "politiquement
correct", qui serait ouvertement choquant, trouve de nos jours un impact et
une audience démesurés. Quand l'Ayatollah Khomeyni, avec l'habituelle
et efficace simplicité de son verbe a déclaré qu'il fallait
"tuer" Salman Rushdie car celui-ci avait insulté l'Islam et le Prophète,
sa déclaration a eu l'effet d'une véritable bombe politique et sa portée
en a été décuplée. Cet effet pervers est des plus indésirable.
Ici, le mot choquant trouve une audience accrue.
Ce qu'il y a de plus choquant encore est que quand un
Mr David Frum, ancien "speechwriter" du président des Etats-Unis,
souffle à ce dernier (on suppose que c'est lui) de classer trois Etats sous
la dénomination d' "axe du mal", non seulement il prend la lourde
responsabilité de faire un parallèle historique tout à fait
déplacé, intempestif et intolérable avec l'Allemagne, l'Italie
et le Japon de la Seconde Guerre Mondiale, mais il se donne le droit de juger de
ce qui est bien et par conséquent de ce qui est mal (alors que les choses
ne sont plus aussi simples qu'aux temps radieux du Jardin d'Eden). Pire, il place
le président des Etats-Unis au même niveau moral que les Mollahs de
Téhéran qui appellent l'Amérique le "Grand Satan".
Une telle similarité de discours est pour le moins troublant...
Jusqu'à aujourd'hui, on pensait que de tels abus de langage dévastateurs
ne fonctionnaient que sur des masses pauvres, frustrées, inéduquées
et si possible au chômage... mais lorsqu'ils gagnent nos contrées prospères
et "civilisées" et que leurs tenants démagogues ne s'appellent
plus Hitler, Khomeyni ou Ben Laden mais Le Pen, Haider, Blair et Rumsfeld, il y a
de quoi nourrir de véritables inquiétudes pour l'avenir de la "démocratie"
et de la "justice". English
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