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L'avènement de l'individualisme
Une démocratie est-elle possible en Iran?
English text

Reza Zia-Ebrahimi
May 1, 2002
The Iranian

Dans le débat politique qui a cours actuellement en Iran et dans les milieux iraniens en exil, la démocratie (son éventualité et son opportunité) est devenue, naturellement, un thème central et une pierre d'achoppement.

La problématique principale est celle de savoir si une démocratie en Iran est possible, eu égard aux systèmes de valeur qui ont cours dans ce pays, en particulier l'Islam et sa dernière manifestation, l'Islam politique. Il conviendra donc, dans cette réflexion, de considérer l'Islam en dehors de sa définition purement théologique, et rendre justice à sa fonction sociale, qui est celle de véhicule de valeurs morales.

Depuis sa naissance, l'Islam, pour les sociétés qui l'ont adopté, a été plus qu'une religion. Dans le corps même de son Ecriture Sainte, le Coran, l'Islam contient des normes sociales, parfois équivoques cependant, qui ont tendance à réglementer tous les aspects de la vie des croyants. La religion réglemente des rapports qui dans l'occident de tradition judéo-chrétienne et ailleurs sont réglés par le droit civil : naissance, mariage, régime matrimonial, successions, etc. Cette régence des rapports humains a une dimension éminemment collective (entendue par opposition à individuel).

Par comparaison, le message du christianisme, même s'il a connu une institutionnalisation à travers la Papauté et l'Eglise, ne s'adresse finalement qu'au croyant et à lui seul. Il s'adresse à l'individu. Dans le monde chrétien occidental, ce rapport bilatéral plus ou moins latent selon les périodes historiques entre l'individu et la divinité a abouti à l'individualisme, base fondamentale du concept de démocratie.

Tandis que l'Islam, en tant que véhicule de valeurs morales, à travers l'emprise normative qu'il porte sur la vie collective des croyants, a ipso facto relégué l'individu et les valeurs individuelles relatives à l'éthique et à la morale au deuxième rang. La collectivité dont le bien prime celui de l'individu, en devenant la valeur suprême, ne laisse que peu de place à la démocratie qui est par définition le règne des individualités additionnées et la reconnaissance des droits de l'individu en tant qu'acteur et non plus seulement sujet du pouvoir.

Dans de telles conditions, on comprend pourquoi jusqu'à aujourd'hui la démocratie, non pas en tant qu'organisation du pouvoir public (forme dite "républicaine" par opposition à un régime militaire par exemple), mais en tant qu'expression morale de l'individu et de ses droits, n'a eu que peu de succès dans les pays musulmans. Certains de ces pays prétendent être des démocraties (en particulier la Turquie ou encore le Liban), mais une analyse de l'exercice du pouvoir et de la place de l'individu dans ces pays démontre aisément qu'ils en sont loins. Qu'en est-il de l'Iran ? L'Iran se distingue-t-il de ses pays coreligionnaires concernant sa préparation pour l'avènement d'une démocratie?

Il convient à mon sens de répondre par la positive. La raison en est que l'Iran a connu ce qu'aucun autre pays musulman n'a connu au Xxè siècle, à savoir deux décennies d'Islam politique avec, parallèlement, un véritable constitutionnalisme et un espace dira-t-on "laïc" (Olivier Roy) où le jeu politique a pu avoir cours. Ce jeu-là implique débats, remises en question et parfois même des réformes. C'est là principalement que réside l'originalité de l'expérience iranienne par rapport à l'Afghanistan ou encore au Soudan, qui ont connu ou connaissent également des régimes dits islamiques (encore que je ne peux me résoudre à placer l'étiquette de l'Islam sur les atrocités qui ont été commises par les Talibans). Cependant ces régimes furent ou sont soit court et implanté par la force (dans le cas de l'Afghanistan) soit dénué de véritable débat politique à haute échelle (dans le cas du Soudan).

En confrontant l'Islam à la sphère terrestre et concrète de la vie publique (et par conséquent en le rendant critiquable), la Révolution iranienne a rendu possible un débat sur la religion, ses valeurs et ses rapports avec la société. Ces rapports ont énormément évolué et je dirais même progressé ces vingt dernières années, là où auparavant une telle évolution aurait pris des siècles.

Le résultat de cette remise en question de la Foi à travers la critique du régime politique a provoqué grosso modo deux réactions bien distinctes dans les masses, à côté de l'islamisme politique qui est aujourd'hui clairement minoritaire. D'une part, une certaine frange de la société (à tort ou à raison, il n'est pas le lieu d'en discuter ici), s'est désolidarisé du fait religieux au point qu'une part importante de la jeunesse iranienne se dit aujourd'hui "agnostique" voire "athée". D'autre part, une autre frange de la population, plus importante à mon sens, s'est, elle, désolidarisé de la religion en tant que vecteur normatif, c'est-à-dire cette "idéologie" qui tend à réglementer la vie privée des individus et qui, dans le cas extrême de l'Iran, va même jusqu'à prendre le pouvoir et régner en maître absolu à travers tous les mécanismes classiques de l'Etat.

Donc, il y a une certaine distanciation des masses iraniennes, ou du moins celles qui sont actives dans ce débat ou dans la conscience politique en général, par rapport à la fonction normative de la religion, qui est précisément celle qui nie l'individu au profit de la collectivité. Dans le discours de masse, on tente de faire justice à une religion spirituelle, interne, qui ne regarde que le croyant. Par conséquent, les deux réactions que nous venons d'évoquer brièvement (rejet de la religion, ou rapprochement avec une religion plus ésotérique, plus personnelle et eo ipso plus individualiste) peuvent selon moi être valablement considérées comme les ciments qui pourront, dans un avenir difficile à évaluer, bâtir une société démocratique où les individualités pourront s'exprimer et s'épanouir. À ce niveau-là, l'Iran jouit d'une véritable préparation politique pour l'avènement d'une démocratie. Cette démocratie aura cependant suivi un cheminement et une évolution politico-philosophique tout différents de ceux de l'occident chrétien.

D'ailleurs, depuis 1997, date à laquelle a commencé la "Réforme" du régime (ou selon le Pr. Jalili "l'Illusion Réformiste", il est trop tôt pour se prononcer), le peuple iranien et en particulier sa jeunesse, a prouvé à travers l'utilisation des instruments démocratiques tels que l'élection, la presse et les rassemblements pacifiques, qu'il avait de manière irrévocable (ou révocable que temporairement) lancé un processus de métamorphose en ce sens. Ce vaste mouvement social est appuyé par une nouvelle élite intellectuelle nommée à juste titre "post-islamiste" (dont la figure de proue est le philosophe Abdolkarim Soroush). L'ampleur sociale de ce mouvement de démocratisation est telle que l'on peut difficilement imaginer un aboutissement autre que l'instauration d'une démocratie.

Rendre paradoxalement possible le débat sur l'Islam politique, et par voie de conséquence sur l'Islam en tant que véhicule de valeurs morales niant l'individualisme, voici l'un des plus grands acquis de la Révolution de 1979 et de la République Islamique. Il semble que la démocratisation progressive de l'Iran est dans le cours naturel de l'histoire et de la civilisation de ce pays.

Je voudrais remercier mon ami Alexandre Theocharides pour avoir indirectement contribué à cet article. English text.
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Reza Zia-Ebrahimi


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